Nous sommes
maintenant chez Quang Thi Kiên, une Thaï noire vivant à Phang 2, un village de
la commune de Muong Phang. Pas loin de là, se trouve l’emplacement du poste de
commandement d’où le général Vo Nguyên Giap a mené la bataille de Diên Biên
Phu, en 1954. Mais revenons-en au temps présent… C’est la quatrième fois que
Kiên emprunte de l’argent à « Anh chi em ». Avec 9 millions de dôngs
(345 euros), elle a pu acheter une truie, une vingtaine de poulets et les
aliments nécessaires à leur élevage. Kiên a acheté sa truie à 3,4 millions de dôngs (130
euros). Si elle la revend avec ses 7 cochonnets, elle pourra gagner 15 millions
de dôngs. C’est ce qu’on appelle une belle affaire !...
Chaque année, ses petits élevages rapportent à Kiên 50
millions de dôngs, soit deux fois plus qu’à l’époque où elle ne connaissait pas
encore « Anh Chi Em ». Elle a également ouvert un compte épargne,
chose qu’elle n’aurait jamais songé à faire auparavant.
«Le
plus important, c’est que les emprunteurs peuvent participer à des ateliers de
formation dispensés par les responsables du programme. Ces ateliers
peuvent tout aussi bien porter sur les techniques de culture et d’élevage, sur
la prévention contre l’épizootie, que sur l’art de dépenser et de placer
efficacement de l’argent. Autre point positif, je suis maintenant capable
d’exposer mes projets aux autorités locales. Mais surtout, j’ai acquis une
réelle autonomie au sein de mon couple. Avant, c’était mon mari qui décidait
pour moi. Maintenant, on discute…»
Le village de Phang 2 compte 50 foyers, dont 31 empruntent de l’argent à
« Anh chi em ». Lo Thi Chanh, qui est la présidente de l’antenne
communale de l’Union des femmes vietnamiennes, apprécie l’efficacité du
programme...
« Les prêts accordés par « Anh chi em » répondent
parfaitement aux besoins des gens d’ici, a-t-elle dit. Ce
sont des petits prêts, pouvant aller de 5 à 10 millions de dôngs et s’échelonnant sur une durée assez courte.
Pour les remboursements, c’est plus facile… On peut toujours emprunter à la
banque, mais bon… Il y a des critères assez stricts, et puis ça ne concerne que
des prêts assez importants, de l’ordre de 50 à 100 millions de dôngs, qui
courent sur une durée assez longue… »
Lancé à Diên Biên en 2007, le programme «Anh chi em»
concerne surtout les districts de Diên Biên et de Muong Ang. Il consiste à
proposer des solutions de micro-finance, de façon à permettre aux plus démunis
de développer une activité génératrice de revenus et d’améliorer leurs
conditions de vie.
« On accorde des prêts qui correspondent à une activité économique
bien précise. Si quelqu’un vient nous voir avec un projet d’élevage de
porcs, on va regarder le temps qu’il lui faut entre l’achat du cochon et sa
vente et on va calculer la durée du prêt en fonction. Le taux d’intérêt varie
entre 13,5 et 15% par an en fonction du niveau de pauvreté de la famille, mais
il faut bien préciser que c’est un taux dégressif. C’est à dire que l’intérêt
prélevé sera calculé sur le capital qui reste, lequel se réduit fatalement,
mois après mois. Autre point, on accorde des prêts sans demander de garanties
aux emprunteurs, ce qui permet aux plus pauvres d’y accéder», préciseTrân Công Bang, le
directeur du programme.
Sans garantie, on pourrait penser que les risques sont importants. Or il
n’en est rien. Le taux de non remboursement est faible, seulement de 0,4%. En
fait, tout a été prévu…
« Pour limiter les risques, on calcule les prêts en fonction des
capacités à rembourser. Mais il faut savoir qu’en plus de ces services de
crédit, on propose des services socio-économiques qui impliquent un suivi des
investissements, et qui comportent un volet formation, qui peuvent aussi bien
concerner l’agriculture et l’élevage que les fléaux sociaux, par exemple…
Dernier point, on prend contact avec des commerçants et des très petites
entreprises, de façon à aider les emprunteurs à trouver des débouchés pour
leurs produits. Finalement, c’est un programme qui correspond assez bien aux
objectifs fixés par le gouvernement en matière de réduction de la pauvreté multidimensionnelle. »
En 2018, «Anh chi em» a touché près de 5400 familles différentes, dont
4400 avaient encore un prêt en cours à la fin du mois de décembre. Frank
Renaudin, fondateur et directeur d’Entrepreneur du monde :
«Aujourd’hui, le programme
vit de ses propres revenus, il n’a plus besoin de subventions. Par contre, il a
besoin d’emprunter des fonds pour financer les crédits. La plupart de l’argent
prêtée par « Anh chi em » aujourd’hui provient du fonds de micro-finance
solidaire. C’est un fonds créé par Entrepreneur du monde et qui octroie des
prêts à ses partenaires».
En avril, une troisième agence a été ouverte dans le district de Diên
Biên dans le but de continuer de toucher davantage de familles démunies dans
les milieux les plus vulnérables de cette province montagneuse. Comme quoi,
avec presque rien au départ, on peut changer presque tout.