Le livre de Ben Tran, publié par Omega Plus Books. Photo: Comité d'organisation |
Début du XXe siècle. Les Français introduisent l'éducation moderne au Vietnam, mais avec des limites calculées. Dang Thi Thai Hà, l'une des traductrices du livre, explique le contexte.
«La France n'a jamais développé l'industrie parce qu'elle craignait que cela n'affecte les profits qu’elle tirait des ressources naturelles du Vietnam. Autrement dit, cette modernisation que la France est censée avoir apporté au Vietnam était une fausse modernisation», nous dit-elle.
En clair, il s’agissait, pour les colons français, de former des Vietnamiens juste assez, pour qu'ils deviennent fonctionnaires subalternes dans l'administration coloniale. Pas plus. Pas de vraie autonomie intellectuelle, pas d'industrie locale, pas de pouvoir réel...
Résultat? Les anciens candidats aux concours mandarinaux - cette élite qui incarnait depuis des siècles le modèle de « «l'homme accompli» - se retrouvent coincés. Trop éduqués selon l'ancien système pour accepter des postes de gratte-papier, mais exclus des nouvelles formes de pouvoir. La traductrice décrit leur désarroi:
"À ce moment-là, les intellectuels masculins vietnamiens ne trouvaient plus leur place. Car ils avaient perdu les privilèges des concours dans un domaine qui leur était exclusivement réservé, comme à l'époque des concours avant le XXe siècle. Et à ce moment-là, ils se trouvaient dans une situation très difficile et étrangère, incertains quant à leur position, au statut de la nation, au statut du peuple et des intellectuels au Vietnam", dit-elle.
La question devient vertigineuse: comment être un homme quand les codes qui définissaient la masculinité depuis mille ans ne fonctionnent plus?
Les écrivains comme médecins d'une société malade
Échanges animés entre les invités autour du thème abordé. Photo: Comité d'organisation |
C'est ici que la littérature entre en scène. Ben Tran montre quelque chose de fascinant: dans ce chaos identitaire, les journaux, les romans, les magazines deviennent des laboratoires. Les écrivains ne racontent plus seulement des histoires, ils tentent de reconstruire ce que signifie "être un homme" au Vietnam.
Prenez Hoàng Ngoc Phach et son Hà Nội ban đêm (Hanoi la nuit). Il n'écrit pas en observateur distant, confortablement installé dans son cabinet. Non, il descend dans les rues, participe aux scènes qu'il décrit. La frontière entre celui qui écrit et celui qui vit s'effondre.
Ou Số đỏ (Le Fabuleux Destin De Xuan Le Rouquin) de Vu Trong Phung, longtemps condamné comme "pornographie nationale". Ben Tran le relit autrement: pas un roman scandaleux, mais un diagnostic clinique. Le livre ausculte les "maladies" d'une société coloniale - au sens propre comme figuré.
Plus audacieux encore: le chapitre porte sur la maladie, la syphilis. Oui, vous avez bien lu. Doàn Anh Duong, chercheuse en culture vietnamienne moderne, nous fait part de sa surprise:
"Au début, je me suis demandé: pourquoi un chapitre sur la maladie? Mais j'ai compris que c'est parce que la masculinité doit faire face à son propre corps et au corps de l'autre, particulièrement dans l'étude des maladies vénériennes", nous explique-t-elle.
Et soudain, ces hommes qui devaient incarner la force, le contrôle, l'autorité, se retrouvent confrontés à leur vulnérabilité: la honte, l'embarras, le désir, la peur.
Un dialogue nécessaire
Vue d'ensemble de l'événement. Photo: Comité d'organisation |
La salle comble à l’Institut de La littérature nous montre bien que ces questions de masculinité en crise dépassent la simple curiosité historique. Elles interrogent sur comment les identités de genre se construisent, se déconstruisent, se renégocient en période de bouleversement social. Une question qui résonne fortement dans le Vietnam contemporain.
Ben Tran, chercheur vietnamien-américain, occupe une double position (intérieur/extérieur) qui produit un regard neuf sur des textes pourtant très étudiés. Mais c'est le dialogue critique avec les chercheurs vietnamiens - plutôt que l'adoption passive de ses thèses - qui génère la compréhension la plus riche.
Trân Ngoc Hiêu, qui avait déjà mentionné les travaux de Ben Tran dans ses propres recherches dès 2014, insiste sur cette nécessité du dialogue. Les travaux de chercheurs comme Ben Tran ou Nguyên Thuy Dung apportent des perspectives nouvelles sur l'histoire et la littérature vietnamiennes mais ils doivent être discutés, interrogés, mis en dialogue avec les connaissances locales.
La leçon qui émerge de ce livre et des débats qu'il suscite est double. D'abord, la masculinité n'est jamais une essence figée mais une construction sociale, constamment redéfinie en temps de crise - colonisation, guerre, modernisation. Ensuite, la littérature n'est pas qu'un art: elle archive les angoisses d'une époque, les tentatives pour donner forme à ce qui est en train de se défaire.